Haiti Hope Fund

La ville haïtienne en mal de théologie

 

 

 

 

Introduction 

Les villes haïtiennes soupirent après l'amour. Elles ne sont plus affectionnées. Une maison inoccupée s'abîme plus rapidement qu'une habitation fréquentée. Beaucoup de gens cohabitent dans les cités, mais ne les chérissent pas. L'histoire de l'Ancien Testament a permis d'identifier des citoyens qui vénéraient très profondément leurs cités : Abraham, Lot, Joseph, Moïse, Daniel, Néhémie. Dans une perspective éternelle, l'Eglise est convoquée pour la coopération au bon entretien des villes. La marche dans l'histoire est un processus en branle vers la ville.[1]

Les campagnes circonvoisines se dégarnissent et les villes sont saturées ; les périphéries et les banlieues sont annexées aux cités par des bidonvilles sans fin. La misère taraude les anciennes structures urbaines. Les villes deviennent de gros bourgs, les bourgs se transforment en des patelins de rien du tout et les villages se changent en des forêts de lianes laissées à l'abandon par des grands dons migrés vers une problématique quartier populaire[2].  Dans son colis hétéroclite, les nécessaires du vodou composent l'attirail, un mouchoir "monté", au cou ou en poche ; le paysan devient citadin, abandonnant derrière lui ses avoirs (terres, bœufs, personnalités, libertés), toutefois précédé par ses Loas.

Le campagnard, se fondant en ville, n'entreprend pas cette démarche uniquement tenaillé par la faim. Au contraire, en migrant vers la cité, jadis riche propriétaire terrien, il se transforme quelquefois en mendigot dans les rues ou se résout à louer ses muscles comme porte-faix. La ville le soustrait parfois de la jalousie qu'engendraient ses possibilités à la campagne. Le vodou génère chez le concitoyen la superfluité de rapetisser les autres au même échelon. Personne ne doit le devancer. Le contexte haïtien du vodou abhorre l'esprit capitaliste. Les jaloux et les ennemis s'éveillent avec les progrès. Chassé par le regard haineux ou par plusieurs tentatives de meurtres, le paysan gagne l'anonymat de la ville afin de survivre à une situation devenue insupportable. 

D'autres rejoignent l'itinéraire des nouveaux citadins pour tenter de protéger les siens d'un Loa gourmand de l'habitation. S'il veut soustraire sa parenté des réclamations des "anges" de ses ancêtres, il doit détaler du lieu qui l'a vu naître. Parvenu en ville, il se convertit au protestantisme pour consolider son exil forcé, sans avoir pris conscience de son état de perdition. En abandonnant ses avoirs dans les mornes, il s'ajoute au contingent des indigents. Héritière d'un vodou concepteur de méfiance, générateur de jalousie, porteur de persécution, annihilateur de repos, la société haïtienne ne peut que malaisément concevoir une vie sans affres.     



[1] Jean-Bernard Racine. La Ville entre Dieu et les Hommes, Genève : Presses Bibliques et Universitaires, 1993. p. 258

[2]Nous recensons les principaux quartiers populaires suivants : Cité Soleil, Lumière, Boston, Brooklyn, Wharf, Linthau, Bélékou, St Martin à Port-au-Prince, Raboto aux Gonaïves, La fossette, Lòtbòpon, Nan Bannann, Shada, Laborie au Cap-Haïtien, Ravine-des-Cayes, Lan Savann aux Cayes, Ste Hélène et la Source à Jérémie.

 

Les Villes Haïtiennes

Les statistiques de 1997 affirment que les principales grandes agglomérations d'Haïti sont : Port-au-Prince (1.700 000 h, la capitale et quelques-unes de ses villes satellites), Cap-Haïtien (117.604 h, deuxième ville), Gonaïves (122.254 h, quatrième ville), les Cayes (119.666 h, troisième ville), Jacmel (121.823 h) et des villes de valeur moindre.[1]  Mélange de fortunes, de bidonvilles et de dénuement, ces villes côtières à peu de cas près sont pour la plupart d'anciens sites coloniaux dont la croissance a été lente mais le délabrement rapide. Selon les estimations du Ministère de l'Education Nationale, plus du tiers de la population (37%) résident dans le Département de l'ouest. Viennent ensuite l'Artibonite (16%), le Nord (10%), les départements les plus peuplés. 

Au début du siècle dernier, Haïti était essentiellement rurale, cependant aujourd'hui, les impécunieuses hésitations amoncelées l'ont caricaturée en une véritable fourmilière urbaine bondée frôlant l'éclatement social, mais nullement urbanisée pour autant. Les trois derniers recensement affichent la vélocité avec laquelle les ruraux effectuent des incursions prolongées en ville : 12.20% à 20.3% ensuite 20.6% pour s'éclater en 40.82% en 2003, selon Frédéric Gérald Chéry.[2]

Pendant cette même période, selon la même source, l'étude des fluctuations champêtres dévoilait les données suivantes : 87.8% à 79.7% puis 79.4% pour être dégarnies en 2003 jusqu'à 59.17%. Notons qu'entre 1982 et 2003 la population urbaine a quasiment triplée ; de 1.042.102 habitants, elle est passée à 3.418.508 habitants approximativement. Cette concentration citadine s'effectue surtout au préjudice de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, totalisant avec ses villes satellites (Delmas, Carrefour, Pétion-Ville) près de 2.100.000 habitants, soient plus de 63% de la population urbaine intégrale.

Amalgame de bidonvilles et de richesses, Port-au-Prince et Cap-Haïtien, pris comme échantillons, brillent par leur importance historique, politique et économique. A travers leurs rues et dans leurs activités la théologie urbaine fait grandement défaut. Nous croyons fermement, dans la perspective d'une théologie de transformation. L'église doit utiliser sa force, non dans le sens de s'imposer sur le plan politique et sur le plan économique, mais comme un agent de Dieu, pour transformer la face de nos villes sur le plan humain et sur le plan structurel.

 

Leur configuration

Port-au-Prince, capitale de la République d'Haïti, chef-lieu du département de l'Ouest, la plus importante ville d'Haïti dénommée par Georges Anglade la République de Port-au-Prince[3], représente le type des villes haïtiennes : contrastes, mélange de modernité et d'infrastructure défectueuse. Il a connu un développement lent et tardif.

Aujourd'hui encore, malgré le téléphone portable, l'Internet, le système bancaire en réseau..., la ville gît toujours dans une misère horrible et besogne difficilement à se hisser au niveau des villes occidentales. La globalisation frappe à ses portes, toutefois elle n'est pas prête à la recevoir. 

Port-au-Prince est entouré d'une ceinture de bidonvilles formant un rempart hideux  entravant le progrès.  A côté de ces quartiers en papier et en tôles ondulés, repère de la pègre, s'ajoute des communes voisines pour la plupart semi urbanisées :  Pétion-Ville - regroupant cinq sections (Montagne Noire, Etang du Jonc, Bellevue la Montagne, Aux Cadets, Bellevue Chardonnière) - totalisant plus de 122.869 habitants[4] ; Carrefour - ayant en satellite treize sections communales (Bizoton, Thor, Rivière Froide, Corail Thor, Morne Chandelle, Platon Dufrene, Taifer, Procy, Coupeau, Bouvier, Lavalle, Berly, Malange) - cumulant au-delà des 323.629 ; Delmas - formé de cinq sections communales (Varreux, Varreux et Croix-des-Missions, Bellevue, Bellevue et St Martin) - dépassant les 260.613 habitants.  

Quant à la ville de Port-au-Prince proprement dite, elle est formée de Turgeau, Morne l'Hôpital et Martissant, totalisant une population estimée à plus de 870.740 habitants.  La ville s'essouffle sous l'arrivée des milliers de paysans, d'étudiants, de commerçants, de politiciens, d'artisans et de chômeurs abandonnant la province à un rythme infernal, lorgnant les ouvertures de la capitale et se soustrayant des jaloux et des envieux de leur communauté qui en veulent à leur vie.  Bon nombre de ces pèlerins vont se parquer dans des bidonvilles et seront par la suite utilisés par certains politiciens malhonnêtes à des fins déloyaux ou recrutés par des gangs.

Chef-lieu du département du Nord, deuxième ville d'Haïti, ancien bastion du tourisme, Cap-Haïtien est devenu depuis ces vingt dernières années une ville éclatée, éclaboussant sa réalité par toutes ses blessures (à flanc de montagnes, sur la mer, sur des marécages...).  Elle est composée de trois sections (Bande du Nord, Haut du Cap et Petite Anse) et héberge plus de 117.604 habitants. 

La ville présente une structure finie, si l'on exclue les cités gravitant autour d'elle.  Le Cap est une portion de terre envahie par la mer et accolée à la montagne. La montée grandissante de sa population commence à l'étrangler et la solution de désenclavement reste l'espace compris le long de la Nationale numéro un, le reliant au Limbé et cette nouvelle étendue dégagée par la route internationale Cap-Haïtien-Dajabon, avant Quartier-Morin.  Hormis les 29 rues du centre ville, le reste consiste en cités qui se sont ajoutées à la ville au début des années 80, formant un îlot de tôles tordus, de bétons gris, de rues défoncées et de rigoles croupissantes. 

 

Leur développement

 

Ces deux villes semblent partagées un destin commun : l'insalubrité. Cependant, elles demeurent les principales attractions des ruraux qui y déferlent en vague à longueur de l'année.  Jusqu'au début des années 80, elles totalisaient moins de 180.000 habitants et constituaient des joyaux de beauté. La ruée vers "l'eldorado" les amputera de tous leurs charmes et mettra fin à leur urbanisation déjà lente et accidentelle. Activité jusqu'à présent interrompue.

Port-au-Prince à elle seule représente Haïti. Détenant plus de la moitié de l'économie, regroupant les principales industries du pays : textiles, boissons gazeuses, pétrole... abritant la machine politique, les activités financières, les principales ambassades, elle n'en est pas moins la ville la plus fragile du pays avec ses gangs et ses kidnappeurs.  Elle se distingue de loin des autres villes du pays. 

Cap-Haïtien est bien moins important que Pétion-Ville, une ville satellite de Port-au-Prince. Dans le temps, le Cap représentait le principal joyau touristique d'Haïti avec ses attractions : la Citadelle, ses rues tracées à la française, son air vieillot... Le début des années 80, les différentes controverses politiques ont balayé ses rues et il est devenu un véritable taudis et une ville surpeuplée. Il constitue le principal marché d'écoulement des négociants de Port-au-Prince.

 

Leur orientation

 

Dans une certaine mesure, Port-au-Prince et Cap-Haïtien restent deux villes polémiques.  La première lutte pour sa prédominance : politique, économique et culturelle.  La seconde tente de se soustraire de sa domination.  L'une tend vers la modernité et le commerce ; l'autre essaie de gagner sur le terrain de l'art et du tourisme.  Si Port-au-Prince demeure une ville à risque, Cap-Haïtien se désintéresse, semble-t-il, des troubles politiques et verse dans le maintien de la paix. Ces deux villes représentent les deux leaders des accents linguistes. 

Si l'église protestante de Port-au-Prince tend à se moderniser et à se multiplier, celle du Nord, véritablement dominée par le Baptisme, reste une église traditionnelle et dans l'ensemble marginalisée.  Si parfois les assemblées de Port-au-Prince (l'Ouest) recrutent leurs leaders un peu partout, celles du Cap (Nord) croient surtout dans le professionnalisme. Il en résulte une sorte de polémique perceptible seulement par l'analyse. Cependant, elles partagent (les églises) un dénominateur commun : le désintéressement à la cause urbaine.

 

La théologie urbaine

 

Dieu est à l'œuvre en Haïti plus qu'à travers les actes providentiels.  Ses doigts dessinent des plans contextuels au-delà des esquisses de la création. L'action de Dieu se singularise par son témoin immédiat, l'Eglise, les hommes et un nombre considérable d'institutions para-ecclésiastiques. Les "petits en plus" ajoutés aux zones défavorisées et trop souvent oubliées du pays ont été, fort souvent, imprimés par des organisations internationales - habituellement chrétiennes - ou des églises locales et rarement par l'Etat. Un inventaire complet du pays déclarera le protestantisme évangélique champion de l'assistance sociale et communautaire bien loin devant les autres groupes sociaux.  Cependant, dans le cadre d'un engagement urbain systématique, l'église brille par sa torpeur.

Les pasteurs haïtiens ne sont pas encore conscients de l'importance d'une théologie urbaine.  Ils travaillent dans la ville, ils oeuvrent au milieu des citadins, mais ne prennent pas du temps pour orienter leur ministère dans le sens de la pratique urbaine.  Dans leur texte sur la ville, les co-auteurs de l'ouvrage Espoir pour la Ville ont scandé : "Quelle tâche passionnante, le ministère urbain !  Quel privilège d'être ambassadeur de Jésus-Christ dans une grande ville !"[5] L'incarnation à ce stade du débat demeure la seule perspective valable du leader urbain haïtien.

L'église haïtienne, toutes tendances confondues, ne fait d'habitude pas la difficile quand il s'agit de se réunir pour l'évangélisation. Cependant, les initiatives visant à s'occuper du milieu ambiant : insalubrité, insécurité, cherté de la vie, ne font pas toujours salle comble. Pourquoi ? Inconscience de l'importance de s'occuper de l'Ici et du Maintenant. Les communautés urbaines se taisent sur les défis de la spiritualité, besognent timidement et maladroitement dans la lutte contre la pauvreté et soupirent après un réel pugilat contre l'insalubrité, la corruption et la déresponsabilisation citoyenne.

L'accentuation du besoin d'une théologie urbaine en Haïti s'inscrit dans le cadre d'une lecture contextuelle des Saintes Ecritures sur la responsabilité du peuple de Dieu quant à la gestion profitable et responsable de la création du Père éternel.  Cette démarche trouve sa légitimité à travers le cri alarmant du prophète Michée à la surdité et à la négligence des Juifs revenus de l'exil. 

 

Etude de texte orientée sur l'engagement communautaire au regard de

Michée 66-9

Avec quoi me présenterai-je devant l'Eternel, pour m'humilier devant le Dieu Très-Haut ?  Me présenterai-je avec des holocaustes, avec des veaux d'un an ?  L'Eternel agréera-t-il des milliers de béliers, des myriades de torrents d'huile ? Donnerai-je pour mes transgressions mon premier-né, pour le péché de mon âme le fruit de mes entrailles ?  On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien ; et ce que l'Eternel demande de toi, c'est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu.  La voix de l'Eternel crie à la ville, et celui qui est sage craindra ton nom.  Entendez la verge et celui qui l'envoie ! 

L'importance du message de Michée s'explique surtout du fait que par delà les frontières de Jérusalem et de Samarie, le prophète s'adresse aux nations du monde entier et préfigure le règne de justice du Messie. Originaire d'un milieu champêtre, Moréscheth (11), à une trentaine de kilomètres de Jérusalem, il ne s'est pas laissé emmuseler par les richesses de la cité et les pontes de la ville. Bien qu'il eût prophétisé en même temps qu'Esaïe (VIIIe siècle), qui fut un citadin jusqu'au bout des doigts, on ne retrouve aucunement chez lui le balbutiement d'un rural timoré ou impressionné comme devrait l'être un provincial. 

Dans sa prophétie de sept chapitres, il s'est adressé directement au mal (21-2), à la perversion spirituelle (14-7) et à l'injustice des hommes (71-6).  En même temps, il appelle ses contemporains à la pratique de la piété, à la recherche de la justice sociale, à l'amour de la ville et à la vertu consistant surtout à rechercher la Shalom de la nature.  Rappelant à Israël d'où il a été tiré, l'Eternel utilisa les temps forts de l'exode, de la pérégrination dans le désert et de la possession du pays (63-5) pour lui rafraîchir la mémoire. Il faut saisir avec quelle peine le Seigneur remémora-t-il à son serviteur combien sa bonté a été grande envers lui. 

Le pouvoir peut incliner facilement le cœur de l'homme vers le mal. La prophétie de Michée condamne cette pratique consistant à déposséder les pauvres et les faibles. En d'autre mot, les priver de la grâce divine.  Le péché des enfants d'Israël était tel que les chefs s'interposaient entre Dieu et les hommes et décidaient selon la portée de leur cœur. Comme son contemporain Esaïe, Michée dénonce la laideur de la vérité travestie. Dans son chapitre cinquième, Esaïe avait clamé son ras-le-bol par rapport aux abus de pouvoir et de langage du peuple : "ceux qui tirent l'iniquité par les racines et ceux qui appellent le mal bien et le bien mal" (Es 512-20). A travers son message, Michée hue les politiciens, ceux qui abusent de leur pouvoir et qui sucent le sang innocent.

Il est important aussi de noter que le cri du prophète contre l'injustice sociale se contextualise en particulier par la réponse de l'homme à son milieu : "La voix de l'Eternel crie à la ville", dit-il. L'Eternel intente un procès contre Israël et contre l'humanité toute entière à cause du dédain avec lequel ils traitent son œuvre.  Les témoins appelés à la barre sont les éléments de la nature méprisée et délaissée par l'homme : les montagnes, les collines et les fondements de la terre (61-2). La plaidoirie de Dieu fait appel au passé du peuple : la servitude de l'Egypte, son adoration et sa reconnaissance après la traversée de la Mer Rouge, sa délivrance de la malédiction de Balaam, le pardon après son détournement de la loi de Dieu à Sittim et la célébration de la Pâques à Guilgal (64-5). 

Oui, l'Eternel est bon pour son peuple. Le comportement des enfants d'Israël, des Haïtiens et de l'humanité face à la nature ne trouve aucune explication ou prétexte du côté de Dieu ("Mon peuple que t'ai-je fait ? En quoi t'ai-je fatigué ?" 63). L'option du cœur de l'homme pour tout ce qui est en horreur au Seigneur, la perversion dans laquelle l'humain entraîne la nature ne s'explique pas sur la base d'une variation de Dieu. Dans son procès, il met son peuple au défi de lui trouver un chef d'accusation. En réalité qu'est-ce qu'il attend de l'homme ?

Dans nos relations avec le Créateur, nous nous imaginons toujours qu'il attend de nous uniquement une réparation spirituelle. Quand nous péchons contre sa loi, nous pensons que les génuflexions suffisent à nous ramener dans sa faveur. Michée fait l'énumération des cadeaux d'Israël en signe d'abattement : des holocaustes, des vaux d'un an, des milliers de béliers, des myriades de torrents d'huile, ses premiers-nés, ses enfants (66-7). Le prophète dit que le Seigneur en a assez des regrets. Il s'attend à ce que ses serviteurs ajoutent à leurs offrandes l'obéissance à sa parole. Il convie l'être humain à la pratique de la justice, la miséricorde et l'humilité. 

Dans la perspective d'une théologie urbaine, le texte nous invite à la gestion et à l'intendance de la création par la recherche du bien. Plus loin que les Juifs, l'Eternel s'adresse à l'homme de tout temps et de tout horizon et le convie à la bonne gouvernance de la création. Bien avant les écologistes, Dieu s'est engagé à prévenir l'homme contre le Global Warming. L'Eternel appelle l'humanité à rechercher la justice et à appliquer le pardon envers les communautés locales. L'église, agent missionnaire de Dieu auprès des hommes, dans une praxis contextuelle, doit inviter les hommes à la justice et au pardon dans chaque zone.

Dans un cadre restreint, la parole de l'Eternel nous invite à rendre du service et à vivre dans l'amour et dans la miséricorde dans nos quartiers.  Dans nos vies personnelles, dans les églises et dans nos activités de chaque jour, nous devons pratiquer l'humilié à laquelle Dieu nous convie. "On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien ; et ce que l'Eternel demande de toi, c'est que tu pratiques la justice, que tu aimes la miséricorde, et que tu marches humblement avec ton Dieu.

Le prophète, la bouche de l'Eternel, appelle ces actions "le bien".  Ce bien est le contraire du mal et du chaos, c'est la recherche de la Shalom, de l'harmonie perdue en Eden, de cet ordre à laquelle la gestion communautaire nous convie. La plaidoirie pour une théologie urbaine commence par le milieu, c'est-à-dire, dans la vie personnelle de la personne, dans son univers immédiat - son cadre de travail - ensuite dans son quartier. Comme des cercles concentriques nés d'une pierre jetée dans un bassin, les actions s'élargissent jusqu'aux berges : touchant finalement la création toute entière.

 

Mis au point

 

Aucune culture n'est ni sacrée ni démoniaque dans son intégralité. Il faut se remémorer que le peuple de Dieu (Israël) ne l'est pas à cause de sa culture ou de sa religion, mais de sa conviction et de son appartenance au Dieu de la révélation. En tant que tel, aucune société n'a le droit de crucifier une autre sous le couvert des expressions par lesquelles elle entretient son milieu ; les peuples sont plus reliés qu'on ne le croit au Dieu Eternel. Bilezikian confirme ce principe dans cette déclaration : "Quelle que soit la communauté qui existe comme résultat de la création divine, elle n'est que le reflet d'une réalité éternelle intrinsèque à l'être humain"[6] 

L'église haïtienne a l'impérieuse nécessité de travailler à la rédemption de la culture par la mise en place d'une théologie d'abord urbaine. La rédemption est marquée par ce besoin de valoriser, d'astiquer et de revitaliser une personne ou un contexte par une orientation gratifiante. L'action protestante pour la rédemption de la culture haïtienne doit s'effectuer d'abord par une réconciliation du protestant avec le réel haïtien. La renaissance d'Haïti exige une reconsidération des valeurs haïtiennes et du sens citoyen.  Sur ce point, l'église reste l'une des plaques tournantes.  Le protestantisme doit s'intégrer dans cette régénération, il s'agira pour lui de promouvoir une rédemption qui ne soit pas un nouveau départ utopique. La valorisation de la culture haïtienne sous la poussée du protestantisme doit être concrétisée à tous les niveaux, mais plus que tout par l'art. Voltaire a dit une fois : "Quand une nation connaît les arts... elle sort aisément de ses ruines."

Seerveld, dans son texte La Foi et l'Art,[7] met l'artiste sur un piédestal d'où les   protestants haïtiens essayent, par leurs préjugés, de l'éjecter.  Il définit l'art comme une réponse de l'homme à l'appel du Seigneur. Cet appel lui enjoint à cultiver la terre, la préserver et l'embellir pour la gloire de Dieu. Qu'il soit chrétien ou non, l'artiste reçoit du Dieu vivant ce mandat réparateur et d'adorateur. L'artiste est par définition un adorateur de la gloire de Dieu à travers la nature.  Les protestants, héritant des Juifs la tendance iconoclaste, voient d'un mauvais œil le dialogue d'un artiste avec la nature.  Il s'agit ici d'un appel à la spiritualité, une reconnaissance envers le vrai artiste et une invitation à la gestion de l'écologie.

Si l'artiste est appelé à remmailler les avaries provoquées par les mains malhabiles et malintentionnées ; si sa besogne consiste à préserver le futur de l'œuvre de Dieu, par quel artifice alors peut-on expliquer toutes ces erreurs de conception qui ne puissent honorer Dieu ou coopérer à l'édification sociale ?  Cette superposition dans une certaine mesure s'identifierait à la notion de superstition.  L'homme coupe sa relation avec le créateur à travers la création et appose à la place de la beauté naturelle des symboles nés de sa vision du monde et qui dérapent complètement de la vision divine. D'où l'identification du péché comme un obstacle au pur art, à l'adoration et à la préservation. Inconcevable à saisir que les deux plus grandes villes haïtiennes, Port-au-Prince et Cap-Haïtien, puissent s'ériger contre la nature par le désintéressement social et l'insalubrité. Cependant, avec l'image du péché et de la superstition environnante, ceci s'explique clairement.     

 Haïti tombe en décrépitude, les villes sont mangées par les corrosions anciennes, les rues sont balayées par la laideur ; le peuple est devenu, sans le vouloir, des artistes de la malpropreté à cause de la tendance à la division.  On laisse tout à la portée du vodouisant, dénaturé par le péché et par la superstition. L'église protestante, locale particulièrement, travaillera à la rédemption de la nation haïtienne par l'intégration des artistes chrétiens dans les activités artistiques visant la transformation. Elle ne peut continuer à critiquer l'immoralité de l'art et des artistes quand elle-même prive ses talentueux créateurs de leur besoin de gambader à travers les vallées et les collines de la création divine. Sans le vouloir, l'église protestante se retire de la ville, car l'art est urbain par nature ; se faisant, elle a perdu son rôle communautaire. La rédemption de l'art haïtien doit nécessairement passer par l'intégration de l'église et l'adoption d'une approche divine de l'art au lieu d'en avoir une vision religieuse.  

 


[1]Le GRIEAL a fait une recherche concentrée sur les zones urbaines et communale titrée; Ayiti, Kolèktivite Teritoryal, Seksyon Kominal : Port-au-Prince, Haïti, Grieal, 1997. Bien qu'elle soit datée de plusieurs années, nous nous referons à elle plutôt qu'au dernier recensement de IHSI (2004), compte tenu de sa fiabilité.

[2] Frédéric Gérald Chéry.  Société, Economie et Politique en Haïti, La Crise Permanente, P-au-P, Haïti : Editions des Antilles S.A.2005. pp. 29-30

[3] Georges Anglade. Cartes sur Table, P-au-P, Haïti : Editions Henri Deschamps, 1990, p. 493.             

[4]Statistiques tirées d'un texte publié en 1997 par GRIEAL, Port-au-Prince sur les Collectivités Territoriales.

[5] Ray Bakke; Espoir pour la Ville, p.177

[6] Gilbert Bilezikian. Solitaires ou Solidaires, Paris, France : Empreinte Temps Présent, 2000. p.12

[7] Calvin Seerveld. La Foi et l'Art, Québec, Canada : Editions La Clairière, 1998.

 

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